« Je ne me serais jamais qualifiée de nageuse », confie Carrie Longton, cofondatrice de Mumsnet. « J’ai nagé un peu pendant ma grossesse et l’eau a toujours eu un effet apaisant sur moi, mais aujourd’hui, je suis devenue complètement dépendante, autant sur le plan émotionnel que physique. »
À 53 ans, Carrie a trouvé dans la natation un refuge après une série de secousses personnelles : la disparition de sa mère, emportée par un cancer du sein alors qu’elle-même était encore jeune adulte, puis, plus récemment, le choc du même diagnostic pour sa sœur, et, peu après, pour elle aussi.
La natation, exutoire qui libère l’esprit
« Ma mère est décédée dans la cinquantaine, ma sœur a appris qu’elle était touchée à 53 ans », raconte Carrie. Les deux femmes sont très liées ; à l’époque, sa sœur élève seule deux enfants de sept ans. Pour tenter d’endiguer l’angoisse, Carrie se jette à l’eau, littéralement. Très vite, elle nage presque tous les jours. « Je pleurais, je murmurais des cantiques dans l’eau. J’y déposais tout ce que je ressentais, j’aurais pu rester là toute la journée. La natation m’apaisait d’une façon singulière. »
Son expérience n’est pas isolée. Un sondage mené par YouGov pour Swim England révèle que 1,4 million d’adultes attribuent à la natation la nette diminution de leurs symptômes d’anxiété ou de dépression. Pour beaucoup, l’eau n’est pas seulement un espace de mouvement, mais un terrain de reconstruction.
Un recours qui allège le parcours médical
Ce même sondage relève que près d’un demi-million d’adultes concernés par des troubles psychiques ont réduit leur fréquentation des professionnels de santé grâce à la natation régulière. Plus de 497 000 personnes ont même diminué, voire arrêté, leur traitement médicamenteux après s’être mises à nager plus souvent.
Pour Carrie, l’expérience prend aussi une dimension spirituelle : « Je suis chrétienne, et aller dans l’eau, peu importe la météo ou la saison, c’est devenu un acte presque sacré. Parfois je nage accompagnée, mais le plus souvent, je suis seule. »
Le choc du froid, source de bien-être
Avec trois enfants, un emploi à temps plein et mille choses à gérer, les cinq minutes passées dans l’eau deviennent pour elle un sas de décompression. « Il y a aussi ce petit plaisir à nager dans l’eau froide. » Les études confirment : le contact avec l’eau froide déclenche une montée d’endorphines, ces hormones qui renforcent le moral, apportent une sensation de plaisir et aident à stabiliser l’humeur.
En 2015, la sœur de Carrie subit une double mastectomie. Un an plus tard, Carrie doit encaisser le même verdict. « Après avoir vu ma mère et ma sœur traverser tout ça, je ne voulais pas repasser par le même chemin hospitalier. Pour la première fois, j’ai consulté dans le privé. D’après la mammographie, tout allait bien, mais l’échographie a révélé les tout premiers signes du cancer. J’ai eu une chance incroyable. »
En janvier de l’année passée, elle subit à son tour une double mastectomie sur recommandation médicale : l’ablation restait l’option la plus sûre pour éradiquer la maladie. Malgré les antécédents familiaux, les médecins n’ont jamais trouvé d’explication génétique à cette répétition du cancer du sein.
Le retour à l’eau, une renaissance
L’un des moments les plus difficiles du parcours : ces trois mois d’interdiction de baignade. L’attente devient insupportable. « Mes chirurgiens ne comprenaient pas vraiment. Après une double mastectomie, c’est un vrai choc, mais la solidarité à la piscine est incroyable. Je me suis surprise à pleurer sous la douche, et les autres nageurs, même sans bien se connaître, étaient là, attentionnés. Quand l’un traverse une épreuve, tout le monde se mobilise. Ce groupe a quelque chose d’unique, surtout parmi les femmes. Mais le jour où j’ai pu replonger, c’était l’euphorie. J’ai retrouvé ce sentiment de paix et de soulagement que j’espérais tant. »
Les chiffres confirment l’ampleur du phénomène : environ 3,3 millions d’adultes souffrant de troubles psychiques nagent régulièrement, au moins une fois toutes les deux ou trois semaines. Interrogés sur l’effet de la natation, voici ce qu’ils déclarent :
- 43 % d’entre eux ressentent davantage de bonheur,
- 26 % se sentent plus motivés à accomplir leurs tâches quotidiennes,
- 15 % trouvent leur existence plus facile à gérer.
Les spécialistes s’accordent désormais à reconnaître la natation comme une voie de soutien précieuse pour ceux qui traversent des tempêtes intérieures.
Rituel quotidien, énergie renouvelée
Pour Carrie, passer une journée sans nager déclenche une sensation de manque. « Après mon opération, j’allais littéralement sentir l’eau. J’y suis retournée alors que je ne pouvais utiliser qu’un bras, l’autre côté étant toujours en convalescence. Je pouvais entrer dans l’eau, mais impossible de solliciter les muscles de la poitrine. Je nageais moins vite, forcément », raconte-t-elle dans un sourire.
Elle a fait découvrir la natation à nombre de ses collègues, même lorsque le thermomètre chute. Tous racontent cette même euphorie après la baignade. « Il se passe quelque chose, c’est indéfinissable, mais la natation vous transforme. »
Dans la transparence de l’eau froide, Carrie a retrouvé une force inattendue. Et si, demain, le vrai luxe n’était pas le calme, mais la liberté de se laisser porter, de respirer à nouveau, même au cœur des tempêtes ?

